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Jurisprudence de la construction

Jurisprudence assurance décennale : l'arrêt du 21 mars 2024 décrypté pour les artisans

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Laurent Chantrel
Expert Assurance BTP
6 min de lecture
Illustration : Jurisprudence assurance décennale : l'arrêt du 21 mars 2024 décrypté pour les artisans
En résumé

Depuis le 21 mars 2024, poser une pompe à chaleur sur un bâtiment existant ne déclenche plus la garantie décennale : c'est la responsabilité contractuelle qui s'applique. La RC Pro devient alors votre seul filet de sécurité.

Points clés
  • Arrêt Cass. 3e civ., 21 mars 2024, n° 22-18.694 : les équipements installés en remplacement ou par adjonction sur un ouvrage existant ne relèvent plus ni de la garantie décennale ni de la garantie biennale de bon fonctionnement.
  • La responsabilité contractuelle de droit commun (prescription 5 ans, faute à prouver par le client) remplace désormais la présomption décennale pour ces travaux sur existant.
  • L'artisan qui intervient uniquement sur de l'existant n'est plus tenu à l'obligation de RC décennale pour ces chantiers — mais sa RC Pro reste indispensable.
  • La distinction entre 'simple adjonction' et 'travaux constitutifs d'un ouvrage' reste une question de fait appréciée au cas par cas : une rénovation lourde peut encore déclencher la décennale.
  • Cet arrêt s'applique aux litiges en cours devant les tribunaux, ce qui lui confère une portée immédiate sur les affaires pendantes.

Le 21 mars 2024, la Cour de cassation (3e chambre civile, n° 22-18.694, publié au Bulletin et au Rapport) a rendu un arrêt qui redistribue les cartes en matière de jurisprudence assurance décennale. En un seul arrêt, la Haute juridiction abandonne la position qu'elle tenait depuis 2017 et pose une règle nouvelle : un équipement installé en remplacement ou par adjonction sur un ouvrage existant ne relève plus de la garantie décennale ni de la garantie biennale de bon fonctionnement — quels que soient la gravité des désordres ou leur impact sur l'immeuble.

Pour un artisan qui installe des équipements sur de l'existant (pompe à chaleur, insert de cheminée, chaudière encastrée…), la conséquence est immédiate : l'obligation de souscrire une RC décennale pour ces seules interventions disparaît. Mais cela ne signifie pas l'absence de tout risque.

Ce que la Cour de cassation a décidé le 21 mars 2024

Le revirement en trois points

La 3e chambre civile opère un revirement explicite par rapport à sa jurisprudence antérieure, qui avait étendu la garantie décennale aux équipements adjoints à un ouvrage existant dès lors qu'ils le rendaient impropre à sa destination. Cette extension, censée simplifier le régime, avait en réalité semé la confusion : ni les artisans ni leurs assureurs ne savaient avec certitude si une installation sur existant tombait sous le coup de l'article 1792 du Code civil.

L'arrêt du 21 mars 2024 tranche nettement :

  • La garantie décennale ne s'applique pas aux éléments d'équipement installés en remplacement ou par adjonction sur un ouvrage existant, dès lors qu'ils ne constituent pas eux-mêmes un ouvrage au sens de l'article 1792 du Code civil.
  • La garantie biennale de bon fonctionnement (art. 1792-3 du Code civil) ne s'applique pas davantage à ces équipements.
  • Ces travaux relèvent désormais de la responsabilité contractuelle de droit commun, non soumise à l'assurance obligatoire des constructeurs.

Ce que ça change pour le maître d'ouvrage

Avant cet arrêt, un client pouvait s'appuyer sur la présomption de responsabilité décennale : il n'avait pas à prouver la faute de l'artisan. Depuis le 21 mars 2024, il doit rapporter la preuve d'une faute dans l'exécution des travaux. Sa protection s'affaiblit, mais sa fenêtre de recours reste ouverte : la prescription applicable est celle du droit commun, soit cinq ans à compter de la découverte du désordre, et non dix ans.

L'arrêt précise également que cette jurisprudence nouvelle s'applique aux litiges en cours devant les juridictions, dès lors qu'elle ne porte pas d'atteinte disproportionnée à la sécurité juridique.

Ce que la décision ne dit pas — les limites à connaître

Il serait dangereux de sur-interpréter cet arrêt. Voici ce qu'il ne couvre pas :

  • Les travaux constitutifs d'un ouvrage sur existant. Si vous posez une pompe à chaleur dans le cadre d'une rénovation énergétique lourde — isolation thermique par l'extérieur, création d'un complexe technique intégré — l'ensemble peut constituer un véritable ouvrage au sens de l'article 1792. La garantie décennale reste alors envisageable. La frontière entre « simple adjonction » et « ouvrage » s'apprécie au cas par cas, selon les faits.
  • L'absence de tout risque juridique. La responsabilité contractuelle de droit commun reste engageable. Un insert défectueux qui provoque un incendie, une pompe à chaleur mal raccordée qui inonde le sous-sol : l'artisan peut toujours être condamné à indemniser son client, même sans décennale.
  • La suppression de l'intérêt d'une RC décennale pour les autres chantiers. L'arrêt concerne uniquement les équipements sur existant. Dès que vous réalisez des travaux neufs ou intégrez des équipements à la construction, l'obligation de souscrire une RC décennale s'applique pleinement.

Pour aller plus loin sur la frontière entre garantie biennale et décennale selon la nature des équipements, l'article Garantie biennale ou décennale : laquelle s'applique à vos travaux ? vous donne les clés de lecture essentielles.

Les métiers les plus concernés par ce revirement

Ce revirement touche en priorité les artisans qui interviennent fréquemment sur des bâtiments déjà construits, sans réaliser de travaux neufs :

La RC Pro : votre filet de sécurité sur les chantiers de remplacement

La disparition de la présomption décennale sur ces travaux ne vous met pas à l'abri. Si un désordre survient et que votre client prouve votre faute, vous restez personnellement exposé. C'est là qu'intervient la RC Pro (responsabilité civile professionnelle) : elle couvre les dommages causés à des tiers dans le cadre de votre activité, y compris pendant et après les travaux de remplacement ou d'adjonction.

La distinction entre RC Pro et RC décennale est souvent floue dans l'esprit des artisans. Pour bien comprendre laquelle joue dans quel contexte, consultez notre article RC Pro ou décennale : quelle différence pour un artisan BTP ?.

Ce que vous devez vérifier dans votre contrat actuel

Cet arrêt a une conséquence pratique immédiate : les activités déclarées à votre assureur doivent refléter fidèlement ce que vous faites. Si votre contrat décennale inclut des activités de pose sur existant que vous n'exercez plus, ou inversement si vous réalisez des travaux neufs non déclarés, vous pouvez vous retrouver sans couverture en cas de sinistre.

Pensez à vérifier que le libellé de vos activités garanties correspond à la réalité de vos chantiers — notre outil nomenclature des activités BTP vous aide à identifier les intitulés exacts à déclarer.

Quelle couverture adopter après cet arrêt ?

Voici, en résumé, ce que cet arrêt impose de vérifier selon votre situation :

Type d'intervention

Régime applicable après le 21 mars 2024

Assurance recommandée

Pose d'équipement sur bâtiment existant (remplacement, adjonction)

Responsabilité contractuelle de droit commun

RC Pro

Travaux neufs ou intégration à l'ouvrage

Garantie décennale (art. 1792 C. civ.)

RC Décennale obligatoire

Rénovation lourde constituant un ouvrage

Garantie décennale potentielle

RC Décennale conseillée

Équipements dissociables sur neuf

Garantie biennale (art. 1792-3 C. civ.)

RC Décennale

La frontière n'est pas toujours évidente à tracer seul. Un conseiller spécialisé peut vous aider à identifier précisément les garanties dont vous avez besoin — sans payer pour des couvertures qui ne s'appliquent pas, et sans laisser de zones grises non couvertes.

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Questions fréquentes

Que change l'arrêt du 21 mars 2024 pour un plombier qui remplace une chaudière ?

Depuis cet arrêt, la pose d'une chaudière en remplacement sur un bâtiment existant ne relève plus de la garantie décennale. En cas de désordre, le client doit prouver la faute du plombier, et la prescription est de 5 ans (droit commun), non 10 ans. La RC Pro devient la couverture clé pour ce type d'intervention.

L'arrêt du 21 mars 2024 supprime-t-il l'obligation de RC décennale pour tous les artisans ?

Non. L'obligation de RC décennale reste entière pour les travaux neufs et pour tout chantier constituant un ouvrage au sens de l'article 1792 du Code civil. Seuls les travaux de remplacement ou d'adjonction sur un bâtiment existant — qui ne constituent pas eux-mêmes un ouvrage — sont exclus de ce régime.

Comment savoir si mes travaux constituent un 'ouvrage' ou une simple 'adjonction' ?

Il n'existe pas de critère automatique : c'est une appréciation factuelle au cas par cas. Une installation isolée (chaudière, insert) penche vers l'adjonction. Une rénovation lourde intégrant plusieurs corps de métier et un complexe technique peut constituer un ouvrage. En cas de doute, consultez un conseiller spécialisé.

Cet arrêt s'applique-t-il aux litiges déjà en cours ?

Oui. La Cour de cassation a précisé que cette jurisprudence nouvelle s'applique aux instances en cours, dès lors qu'elle ne porte pas d'atteinte disproportionnée à la sécurité juridique ni au droit d'accès au juge.

Quelle assurance couvre mes travaux de remplacement sur existant après cet arrêt ?

La RC Pro (responsabilité civile professionnelle) est la garantie adaptée pour couvrir les dommages causés à des tiers dans le cadre de travaux de remplacement ou d'adjonction sur un bâtiment existant. La RC décennale n'est plus obligatoire pour ces seuls travaux, mais reste nécessaire si vous réalisez aussi des travaux neufs.

Mon contrat décennale actuel me couvre-t-il encore si je travaille principalement sur de l'existant ?

Votre contrat décennale continue de vous couvrir pour les activités déclarées qui relèvent effectivement de la décennale (travaux neufs, ouvrages intégrés). Pour les interventions sur existant exclues de la décennale depuis l'arrêt, c'est votre RC Pro qui prend le relais. Vérifiez que vos activités déclarées correspondent à la réalité de vos chantiers.

Que risque un artisan sans RC Pro qui intervient sur de l'existant après cet arrêt ?

Si un désordre survient et que le client prouve une faute dans l'exécution des travaux, l'artisan peut être condamné à indemniser son client sur ses biens personnels, sans assurance pour le couvrir. L'absence de RC Pro n'est pas une infraction pénale comme l'absence de décennale, mais l'exposition financière peut être considérable.

L'arrêt du 21 mars 2024 concerne-t-il aussi les pompes à chaleur posées en IAB (intégration au bâti) ?

La pose en intégration au bâti (IAB), qui fait partie d'un ensemble constituant un ouvrage, peut rester soumise à la garantie décennale. L'arrêt vise les adjonctions simples sur existant qui ne constituent pas un ouvrage. Pour les systèmes en IAB ou dans le cadre d'une rénovation lourde, la qualification décennale reste envisageable.

Sources & références

  • Cour de cassation, 3e chambre civile, 21 mars 2024, n° 22-18.694, publié au Bulletin et au Rapport : les éléments d'équipement installés en remplacement ou par adjonction sur un ouvrage existant, qui ne constituent pas eux-mêmes un ouvrage, ne relèvent ni de la garantie décennale ni de la garantie biennale de bon fonctionnement.Cour de cassation
  • L'obligation d'assurance décennale pèse sur toute personne dont la responsabilité peut être engagée sur le fondement des articles 1792 et suivants du Code civil (art. L.241-1 du Code des assurances).LEGI:L241-1
  • La présomption de responsabilité décennale est posée par l'article 1792 du Code civil : le constructeur est responsable des dommages graves pendant dix ans à compter de la réception, sans que la faute ait à être prouvée par le maître d'ouvrage.LEGI:1792
  • La garantie biennale de bon fonctionnement couvre les équipements dissociables pendant deux ans à compter de la réception (art. 1792-3 du Code civil).LEGI:1792-3
  • Les activités garanties déclarées au contrat décennale doivent refléter fidèlement la nature des travaux réalisés, sous peine d'exclusion en cas de sinistre sur une activité non déclarée.France Assureurs
  • La qualification décennale des travaux réalisés sur un ouvrage existant dépend de l'appréciation factuelle de leur nature, selon la lecture que la profession fait de l'obligation d'assurance.France Assureurs
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